Un minuscule manifeste du regard
La Pisseuse de Rembrandt : sujet quotidien, eau-forte et réception
En 1631, Rembrandt grave une paysanne accroupie au pied d’un arbre. Le titre traditionnel est cru, l’échelle presque intime et la technique extraordinairement concentrée : une œuvre de 8 centimètres qui oblige à regarder ce que l’art convenable laisse d’ordinaire hors champ.

Réponse immédiate
Que montre réellement cette petite estampe ?
Une femme du peuple s’est accroupie à l’abri relatif d’un arbre, tout en tournant la tête comme si elle craignait d’être surprise. Le titre français consacré, La Pisseuse, traduit l’ancien « Woman Making Water ». Pourtant, les notices modernes ne sont pas entièrement univoques : le British Museum décrit une défécation et le Rijksmuseum indexe à la fois urination et défécation.
La formulation la plus fiable : l’œuvre représente une femme qui se soulage en plein air. Le titre historique est conservé parce qu’il identifie l’estampe dans les catalogues, mais il ne faut pas transformer ce titre en certitude anatomique. L’essentiel visuel réside dans la posture, la vigilance du regard et le contraste entre la banalité de l’acte et l’attention aiguë du graveur.
Repères
De l’observation à la controverse
Figures minuscules
Rembrandt grave mendiants, passants et personnages de rue dans de très petits formats.
Le couple d’estampes
La Femme qui pisse et L’Homme qui pisse partagent sujet, date et dimensions proches.
La plaque évolue
Le New Hollstein distingue deux états de la figure féminine et plusieurs états du pendant masculin.
Le rejet moral
Certains cataloguistes supportent mal qu’une image jugée vulgaire soit réellement de Rembrandt.
Le regard réévalué
Les musées l’étudient comme une observation explicite du corps, de la rue et des conventions sociales.
Composition
Un corps ramassé, un regard qui déborde
La silhouette est tassée dans la moitié basse de l’image. Les genoux écartés, les étoffes empilées et le bras posé sur la cuisse composent une masse triangulaire. À gauche, l’arbre forme un écran vertical ; à droite, le champ reste presque vide. Ce vide donne une direction au visage tourné.
Rembrandt ne traite pas la femme comme une anecdote cachée dans un vaste paysage. Il la place au premier plan, seule, à une distance qui rend la situation inconfortablement lisible. Le spectateur occupe précisément l’espace vers lequel elle regarde. De là vient la tension : l’image ne montre pas seulement un acte privé, elle construit la possibilité d’être vue.
La coiffe, le tablier, les manches et les lourds plis ne servent pas à idéaliser. Ils identifient une figure rurale ou populaire, sans fournir de biographie. « Paysanne » est un type social dans les notices anciennes ; ce n’est pas le nom d’un modèle connu.
Les états
Deux épreuves, une plaque retravaillée
Une eau-forte n’est pas une image unique au sens d’un tableau. La plaque de cuivre peut être mordue, imprimée, reprise puis imprimée de nouveau. Chaque phase durable constitue un « état ». Pour cette œuvre, le New Hollstein en distingue deux. L’épreuve du British Museum est décrite comme un second état « avec la plaque retravaillée ».

À ne pas confondre : l’« état » décrit une modification de la matrice, tandis que l’« épreuve » désigne une feuille imprimée. Deux épreuves du même état peuvent varier. Cette distinction explique pourquoi les catalogues Bartsch et Hollstein, plus anciens, ne découpent pas toujours l’histoire de la plaque comme le New Hollstein.
Le pendant masculin
Deux gestes, deux rapports à l’espace public

Le British Museum considère que les deux estampes ont probablement été pensées comme des pendants. Elles ont presque la même hauteur, partagent l’année 1631 et isolent un personnage contre un fond peu développé. La comparaison révèle toutefois une asymétrie.
L’homme reste debout, sac au dos, campé sur ses jambes. Son jet traverse visiblement l’espace. La femme doit s’accroupir, relever ses vêtements et chercher l’abri d’un arbre. Elle regarde vers l’extérieur de l’image ; lui paraît absorbé par son geste. La différence de posture matérialise des contraintes corporelles et sociales sans qu’il soit nécessaire d’inventer un programme féministe à Rembrandt.
Le musée de la Maison de Rembrandt rappelle que l’urination en public n’était pas exceptionnelle au XVIIe siècle, mais qu’elle apparaissait souvent comme un détail secondaire, vu de côté ou de dos. En donnant à ces figures une estampe autonome, Rembrandt rend frontal ce que l’image de genre reléguait habituellement à la marge.
Technique
Comment l’eau-forte rend-elle une scène si petite ?
La plaque est couverte d’un vernis résistant à l’acide. Rembrandt dessine dans ce vernis avec une pointe, expose le cuivre, puis laisse l’acide creuser les lignes. L’encre retenue dans ces tailles passe sur le papier sous la pression de la presse.
| Zone | Traitement visible | Effet de lecture |
|---|---|---|
| Visage et coiffe | Hachures serrées, croisées par endroits. | Le regard devient le point le plus dense et le plus psychologiquement actif. |
| Vêtements | Courbes rapides et réseaux de lignes qui changent de direction. | Les plis donnent le poids du corps sans modelé continu. |
| Arbre | Contours irréguliers, tailles verticales, végétation abrégée. | Il sert à la fois de décor, d’écran et d’appui structurel. |
| Sol | Traits nerveux et ombres sous la figure. | La femme paraît physiquement posée, non suspendue dans le blanc. |
| Ciel ou fond | Très peu travaillé. | La réserve du papier agrandit visuellement l’espace et dirige le regard hors champ. |
La petitesse ne signifie donc pas pauvreté. À l’échelle réelle, chaque millimètre compte. Une ligne supplémentaire peut durcir un contour, rapprocher une ombre ou modifier l’expression. C’est pourquoi l’observation d’une photographie agrandie doit toujours être complétée par la connaissance des dimensions originales.
Autour de 1631
La rue, le nu et l’attention ordinaire






Le British Museum relie les petites figures de 1630–1631 aux estampes de Jacques Callot et envisage l’idée d’un ensemble informel. Il faut rester prudent : nous ne possédons pas de titre de série conçu par Rembrandt. La proximité de format, de date et de sujet permet une comparaison, pas la reconstruction certaine d’un projet éditorial perdu.
Réception
Pourquoi l’œuvre a-t-elle gêné les amateurs ?
Au XVIIe siècle, les fonctions corporelles appartiennent déjà à la culture visuelle comique et aux scènes de taverne ou de campagne. Le Rijksmuseum explique que ces images, jugées aujourd’hui vulgaires ou inconvenantes, étaient alors une source populaire d’amusement. Cela ne signifie pas que tout public les regardait de la même manière, ni que l’acte était dépourvu de gêne : la tête tournée de la femme fait justement de la possibilité d’être surprise le ressort de la scène.
Au XIXe siècle, la construction d’un Rembrandt « grand maître » rend cette crudité plus difficile à accepter. Le commentaire du British Museum rappelle que certains connaisseurs peinaient à croire qu’il en fût l’auteur. En 1890, le cataloguiste Dmitri Rovinski qualifia même l’image d’« horreur artistique ». Cette réaction nous renseigne autant sur la morale du collectionneur moderne que sur l’estampe elle-même.
La réception actuelle se déplace. Le sujet peut faire rire, provoquer ou embarrasser, mais il révèle surtout la cohérence du regard rembranesque : un événement ordinaire mérite la même précision de posture qu’un saint, un modèle ou l’artiste lui-même.

Faits et interprétations
Ce que les sources permettent d’affirmer
Faits établis
- L’eau-forte porte le monogramme et la date « RHL 1631 ».
- Les épreuves institutionnelles mesurent environ 79–81 × 63–65 mm.
- Le New Hollstein distingue deux états ; le British Museum conserve une épreuve du second.
- La figure féminine et le pendant masculin ont un sujet et des dimensions proches.
- Des copies postérieures existent, notamment par Vivant Denon et par des graveurs anonymes.
Interprétations prudentes
- La femme semble surveiller l’arrivée d’un témoin, mais son identité et ses pensées sont inconnues.
- Le couple d’estampes a probablement été conçu comme pendant ; aucun programme écrit de Rembrandt ne le confirme.
- L’image peut être comique, documentaire, provocatrice ou plusieurs choses à la fois.
- Elle ne prouve ni compassion sociale systématique ni mépris envers le modèle.
- Le titre ne tranche pas définitivement entre urination et défécation.
Méthode de lecture
Six minutes devant une estampe minuscule
Retrouver l’échelle
Tracez mentalement un rectangle de 8 × 6,5 cm. L’agrandissement numérique ne doit pas faire oublier la proximité physique de l’objet.
Voir la silhouette
Ignorez d’abord les détails : l’arbre vertical, le triangle du corps et le vide à droite organisent toute la scène.
Suivre le regard
La tête tournée ouvre l’image. Demandez où se trouve le spectateur par rapport à la figure.
Comparer les densités
Opposez les hachures du visage et des vêtements au papier presque intact du fond.
Distinguer état et épreuve
Une reprise de la plaque n’est pas la même chose qu’une variation d’encrage ou de papier entre deux tirages.
Lire la notice entière
Le titre, le numéro de catalogue, le filigrane et l’attribution d’une copie évitent les confusions commerciales.
Où voir l’œuvre ?
Plusieurs épreuves, rarement exposées en permanence
Rijksmuseum, Amsterdam
Le musée conserve notamment un premier et un second état, consultables en haute définition dans sa collection en ligne.
British Museum, Londres
L’épreuve 1848,0911.97 est un second état, imprimé sur un papier filigrané datable vers 1634–1636. Elle n’est pas exposée actuellement.
Petit Palais, Paris
La collection Dutuit conserve une épreuve originale de 1631, inventaire GDUT7872, présentée en ligne sous licence CC0.
Le papier et les encres sont sensibles à la lumière : la mention « non exposée » est normale pour une estampe. Avant une visite, vérifiez la notice et les rotations du cabinet des arts graphiques.
Collection
Explorer l’univers de Rembrandt
Aucun produit correspondant exactement à La Pisseuse n’est actuellement proposé dans la boutique. Pour ne pas associer l’œuvre à une reproduction approximative ou à une copie mal attribuée, le lien commercial renvoie uniquement vers la collection générale de l’artiste.
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FAQ
Questions fréquentes sur La Pisseuse
Quel est le titre exact de l’œuvre ?
Les titres varient selon les langues et les catalogues : La Femme qui pisse, La Pisseuse, A Woman Making Water ou Femme se soulageant sous un arbre. Ce sont des titres descriptifs postérieurs, non un titre littéraire donné par Rembrandt.
La femme urine-t-elle ou défèque-t-elle ?
Le titre traditionnel parle d’urination, mais le British Museum décrit une défécation et le Rijksmuseum associe les deux sujets. La posture et les vêtements empêchent de trancher avec certitude. Il est plus rigoureux de dire qu’elle se soulage.
L’estampe est-elle vraiment de Rembrandt ?
Oui, l’original de 1631 est catalogué comme une eau-forte de Rembrandt et porte son monogramme. Il existe toutefois des copies postérieures qu’il faut distinguer de l’original, notamment une copie de Vivant Denon et des copies anonymes.
Combien d’états existe-t-il ?
Le New Hollstein distingue deux états. Des catalogues plus anciens n’ont pas toujours séparé ces phases de la même manière, ce qui explique des références comme Bartsch 191.I tout en rencontrant New Hollstein 79.II.
Pourquoi l’image est-elle si petite ?
Rembrandt produit autour de 1630–1631 plusieurs minuscules figures de rue. Ce format favorise une observation rapprochée, presque tenue dans la main, et permet une exécution expérimentale très directe.
L’Homme qui pisse est-il son pendant ?
Très probablement selon le British Museum : les sujets se répondent, les hauteurs sont presque identiques et les deux plaques portent la date de 1631. Nous ne possédons toutefois pas de déclaration écrite de Rembrandt.
Pourquoi certains critiques anciens ont-ils rejeté l’œuvre ?
La crudité du sujet paraissait incompatible avec l’image idéalisée du « grand maître ». Au XIXe siècle, certains connaisseurs ont donc douté ou exprimé un fort dégoût, révélant l’évolution des normes de convenance.
Peut-on voir l’original au musée ?
On peut voir des épreuves originales dans plusieurs collections, mais elles ne sont pas nécessairement exposées. Les estampes sur papier sont présentées par rotations. Consultez les notices du Rijksmuseum, du British Museum ou du Petit Palais avant la visite.
Sources principales
Notices institutionnelles consultées
- Rijksmuseum — A Woman Making Water, RP-P-1961-1101 : second état, dimensions, technique, monogramme, références Bartsch et New Hollstein.
- Rijksmuseum — A woman making water, RP-P-OB-637 : premier état et teinte de plaque.
- British Museum — A woman making water, 1848,0911.97 : second état, filigrane, description et historique d’exposition.
- British Museum — A man making water, 1848,0911.96 : hypothèse des pendants, groupe des petites figures et réception au XIXe siècle.
- Petit Palais / Paris Musées — La Femme qui pisse, GDUT7872 : épreuve originale, dimensions, inscription et provenance Dutuit.
- Maison de Rembrandt — Rembrandt Observes People : conventions visuelles des fonctions corporelles et observation des figures ordinaires.
- Rijksmuseum — Diana at the Bath et The Pancake Woman : comparaisons de sujets et de technique.
Consultation : août 2026. Les images du corps de l’article proviennent des fichiers en domaine public du Rijksmuseum, ont été vérifiées, optimisées en WebP et importées sur le CDN Shopify. Les attributions de copies sont reprises exactement selon les institutions.
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